La Moufle

La Moufle
Robert Giraud, Olivier Latik
Flammarion Père Castor, 2012

Conte russe

Par Anne-Marie Mercier

La MoufleEloge de la solidarité, jeu avec l’absurde, cette mise en image d’une variante d’un conte russe évoque les beaux jours des illustrations des premiers Père Castor (l’esthétique russe, justement) avec des animaux aux formes stylisées, aux couleurs bien tranchées. Du plus petit (la souris) au plus gros (l’ours), en passant par la grenouille, le lapin, le renard et le loup, tous trouvent un abri provisoire au chaud dans la moufle rouge oubliée dans la neige… jusqu’à ce qu’une fourmi vienne tout déranger.

Une bonne réédition d’un bon classique (Didier, 2009, Père castor, 2010…) qui marche bien avec les petits.

Nénuphar. Conte ouzbek (français-ouzbek-russe)

Nénuphar. Conte ouzbek (français-ouzbek-russe)
Igor Mekhtiev, Shodiyor Doniyorov
L’Harmattan, 2012

Des origines du nénuphar sur le fleuve Amu-Dariya

Par Dominique Perrin

nenUn couple fait des vœux pour avoir un enfant. Un jour, un oiseau apporte à la femme une fleur, que celle-ci respire : au soir la fleur se transforme en une fillette, pourvoyeuse de joie et de prospérité. Mais lorsqu’une sorcière envieuse cherche à s’emparer de la jeune fille, celle-ci n’a d’autre recours que de s’enfoncer dans la rivière où elle lave la vaisselle.

Ce conte sans frontière tiré ici de la culture ouzbek est présenté simultanément en français, ouzbek et russe, en une succession de pages trilingues agréablement illustrées dans un style moyen-oriental. Belle initiative éditoriale que ces albums souples dédiés aux « contes des 4 vents » ! On pourrait souhaiter cependant que la page explicative finale ne porte pas seulement sur le pays concerné, mais aussi sur le sens du conte – condition sans doute nécessaire à une lecture moins tragique de l’épisode de la dernière transformation de la fille-fleur en « nénuphar », dans un esprit proche des Métamorphoses d’Ovide.

Dis tu dors ?

Dis tu dors ?
Sophie Blackall
Traduit de l’anglais
Didier, 2013

Je t’interroge, donc je suis

Par Dominique Perrin

disUn très jeune enfant couché près de sa mère l’entraîne dans un cycle de questions au milieu de la nuit : « Maman, tu dors ?… Pourquoi tu dors ? » L’accable-t-il ? Non, car l’interlocutrice accepte toutes les questions avec une socratique mansuétude. Ainsi la nuit se passe en une longue conversation alliant prosaïsme et profondeur, tandis qu’un petit bonhomme-éléphant tourne sur lui-même en coin de chaque page de texte, évoquant comme en apesanteur la volte rapide et lente de la Terre et celle d’un esprit en formation. C’est la force et le charme de cet album, qui joue de façon fine sur différents modes de représentation du dialogue parlé (par tirets et par bulles) : il met tranquillement en scène la souveraineté de la parole interrogative dans la structuration de la psyché humaine.

Mon hippopotame

Mon hippopotame
Janik Coat
Autrement, 2012

 Variations sur un cétartiodactyle

Par Christine Moulin

41C+y35KRXL._SL500_AA300_On avait déjà admiré l’abédécaire de Janik Coat. Ici, le propos est inverse, en quelque sorte puisque le thème est constant (un hippopotame) et que la variété vient des mots qui lui sont associés, organisés par paire d’antonymes. Certains sont attendus: petit/grand, léger/lourd ou même gauche/droite. Mais dans ces cas-là, les dessins, si caractéristiques de la manière de l’auteur, surprennent et ravissent, pleins de ronde douceur et de gaieté (les petits yeux de l’animal semblent briller de malice et de gentillesse). Et surtout, il y a toutes les paires que l’on n’attend pas et qui permettent des trouvailles tactiles (doux/rugueux) ou graphiques: plein/vide, opaque/transparent, positif/négatif, carré/rond ou (hilarant) face/profil. Enfin, certains couples de mots invitent à la réflexion: absent/présent, libre/emprisonné, singulier/pluriel… Le genre « livre des contraires » est ici renouvelé avec un réel bonheur.

Ricochet aussi a aimé!

Maman Houtuva ?

9782021099256Maman Houtuva ?
Vincent Malone, Soledad Bravi
Seuil, 2013

Cetalire !

Par Christine Moulin

A la question récurrente, voire obsédante, qu’ont connue toutes les mères qui travaillent, et dont toutes les variantes sont envisagées, ce livre fournit des réponses très drôles. Il ne faut pas se laisser tromper par son apparence matérielle: les pages en carton très épais laissent à penser que ce sont plutôt les tout-petits les destinataires. Or, il n’en est rien: ce sont les grands, voire les adultes, que ce livre peut ravir par le jeu (qu’un Alain Le Saux a popularisé) sur sens propre et sens figuré, mais aussi sur les homonymes. Jeu qui, toujours, fait sourire, qui, parfois, fait rire aux éclats (qui n’a pas, dans sa vie, « lancé une machine »?) et qui, de temps en temps, dédramatise des situations plus graves: c’est ainsi que les expressions « mettre le grappin sur ton père » et « recoller les morceaux » se retrouvent judicieusement l’une en face de l’autre et que même la maladie d’Alzheimer est envisagée sous un angle humoristique (quand on voit une vieille dame courir après la boule qu’elle a perdue…).

Finalement, bien plus que certains livres qui se veulent féministes, cet album défend les femmes, campées dans leur diversité, de façon à la fois cocasse et tendre par Soledad Brami, et il rend hommage à leur courage, à leur dynamisme, à leur volonté de défendre les valeurs vraies, au milieu du tourbillon qu’est leur vie.

Canaille va chez le docteur

Canaille va chez le docteur
Jean Leroy, Emile Jadoul
Casterman, 2013

Petit poney brun

 Par Christine Moulin

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Il y a eu Petit Ours Brun, il y a eu Trotro, il y a maintenant Canaille, poney prêt à servir d’écran aux projections des petites têtes blondes. Pour le premier opus de la série, notre héros fait face à un problème fréquent, source de réelles frayeurs enfantines: la visite chez le docteur. Tout est rassurant, bien sûr, et laisse même place à une pointe d’humour bien venue. Rien n’est surprenant, en revanche. Par ailleurs, les puristes des études de genre pourraient peut-être trouver dérangeant que Canaille doive donner des leçons de courage viril à sa petite sœur Cannelle, confite d’admiration, mais ils/elles seront rassuré(e)s par la chute, qui relativise les stéréotypes sur le sujet. Quoi qu’il en soit, ce qui fait la réelle qualité de cet album, ce sont ses délicieuses illustrations: il suffit d’un trait à Emile Jadoul pour évoquer toutes sortes d’émotions dans toute leur complexité.

Les Artichauts

Les Artichauts
Momo Géraud, Didier Jean et Zad
2 vives voix, 2012

Quand la littérature est utile

Par Sophie Genin

41N-pvrcatL._AA160_Combien de fois a-t-on pu entendre que la littérature « ça sert à rien » ? Cet album sert. Aux enfants témoins de violences conjugales mais aussi aux autres. En effet, l’identification est immédiate à la souffrance rentrée, tue mais tellement visible d’une petite fille tout ce qu’il y a de plus « normale » : elle aime faire ses devoirs sur la table de la cuisine avec sa maman, est forte en français mais en difficultés en maths, mange ses artichauts jusqu’à profiter du coeur, une fois débarrassé de sa barbe, attend impatiemment la visite de son grand frère et la fête du village dimanche, pour laquelle elle portera sa belle robe blanche et le gilet cadeau de sa tante. Oui mais chez elle, le soir, quand il rentre pour le repas, la tension est palpable, tout change dans la maison. La fillette guette l’orage, le craint, le redoute puis s’en protège en se bouchant les oreilles comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. De survie. Elle s’évade dans ses rêves d’avenir. La résilience est en marche.

Les illustrations de cet album tout en retenue et en émotion ajoutent au sentiment de mal être ressenti dans un premier temps : comment le lecteur, impuissant, peut-il supporter d’être le témoin de cette atroce intimité ? Heureusement, la postface, rédigée par le docteur Roland Coutanceau, spécialiste de la question, vient à son aide : moi, lecteur, je peux comprendre et aider, téléphoner, parler. Ouf !

A lire ces mots, vous pourriez penser que ce bel album grand format au titre aussi anodin que la vie apparente de son héroïne est très didactique, au sens négatif du terme, quand le message surpasse la littérarité de l’oeuvre mais il n’en est rien. Pourquoi ? Parce que les concepteurs de ce petit bijou de sensibilité et de pudeur suggèrent et n’assènent pas de jugement. Parce que tous les enfants et adultes qui ont vécu un tant soit peu de traumatismes de ce type s’y retrouvent mais les autres aussi. Parce que les mots ne sont pas des coups de poings mais bien au contraire des bribes d’idées, de pensées, à attraper au vol. Si on veut. Si on peut.

Il est peu de livres qui sont des rencontres et tous les créateurs ne sont pas en mesure de toucher le lecteur au plus profond de ses sentiments, au plus profond de son humanité. Les Artichauts en fait partie. Merci.

Petit fiston

Petit fiston
Elzbieta
Le Rouergue, 2013

Clown triste cherche amis

Par Anne-Marie Mercier

petitfistonIl y a beaucoup de vent et beaucoup de larmes dans cet album. Petit fiston est l’enfant du conte : il n’a plus de mère, elle a été remplacée par une autre qui lui veut du mal. Il est aussi l’enfant sur la route : pourchassé, pris entre terreurs réelles et imaginaires, il trouve un ami, perdu comme lui, un petit chien. Puis tous deux rencontrent un homme qui dort dans la rue ; c’est peut-être un ange.

Tout l’art d’Elzbieta est dans le « peut-être », dans la magie plaquée sur la dureté du réel. Comme dans Petit gris (où le héros et sa famille « attrapent » la pauvreté), l’espoir renaît au milieu de la noirceur afin de laisser entendre qu’il y a toujours une solution à tous les malheurs. Le costume de clown du héros, l’humour et la simplicité des décors confèrent à cette fable une dimension universelle et distanciée.
Les images accompagnent cette impression de précarité et de faiblesse et sont proches de l’esthétique de L’Ecuyère (qui finissait là où l’histoire de petit fiston commence : dans un cirque). Les personnages sont dessinés sur des petites bandes de papier chiffon coloré. En arrière plan, un paysage minimal et symbolique : nuit, arbres, ciel, plage… Parfois la page s’ouvre et prend le large : les bandes forment ensemble un paysage unique qui occupe toute la page, comme celle qui montre des oiseaux volant vers l’autre bout de la terre, au-delà de la mer, loin, mais « tout droit ».
Plonger dans le malheur et faire apercevoir une sortie, loin mais « tout droit », voila l’enfance de l’art d’Elzbieta.

 

 

 

Pauvre Petit Chat

Pauvre Petit Chat
Michel Van Zeveren
Pastel, 2012

Ne pas regarder le doigt… 

par Christine Moulin

47853L’idée de départ est originale : un pauvre petit chat blanc est perdu. La lune s’en rend compte et, affublée d’un grand nez, se met à lui parler. Elle le rassure, le prévient des dangers qui le menacent, le houspille parfois: bref, une vraie mère…!

Sur fond noir, au sombre de la nuit, le récit « en randonnée » (qui ne nous mènera pas bien loin: on ne quitte pas le quartier du petit chat!)  permet ici de s’identifier au héros et d’affronter, pour se rendre compte qu’on peut y échapper, les dangers qui menacent les petits: le bruit qui fait peur, la porte qui claque et qui fait mal, mais aussi la honte, la peur de l’abandon… Qu’il sera doux pour les enfants de trembler pour de faux!

L’adulte, quant à lui, a le droit de voir dans cette histoire un reflet de la façon dont on traite les exclus dans notre société: les indifférents d’hier se glorifient d’être les « sauveurs » d’aujourd’hui. Un écho de la façon dont on peut lire le phénomène des « Restos du coeur »? Qui sait ?

La chute, comme toujours chez Michel Van Zeveren, laisse la porte ouverte à toutes sortes d’interprétations et de réflexions… La lune, par exemple, pourrait-elle être une figure de l’auteur qui fait mine de se désoler des malheurs de son personnage mais qui doit bien les lui faire subir pour qu’existe l’histoire, jusqu’au silence final, celui sur lequel se referme le livre…?

Un rêve sans faim

Un rêve sans faim
François David, Olivier Thiébaut

Motus, 2012

De la poésie, du rêve et de la jeunesse
– dans leur rapport au politique

Par Dominique Perrin

rêv19Dans cet album au grand format souple, ce sont d’abord les images d’Olivier Thiébaut qui s’imposent au lecteur ; elles mobilisent des matériaux aussi variés que fondamentaux, à l’état brut ou manufacturé, agençant différentes dimensions d’une anthropologie de la faim au vingt-et-unième siècle. Elles sont, on cherche le mot, confondantes. Elles ne suscitent ni larmes ni même serrements de cœur, mais mettent en branle la pensée, « sans coup férir » et durablement.
Le texte de François David se présente comme la succession souple d’autant de poèmes-arguments d’une page, à la fois autonomes et solidaires, alternant les points de vue et les angles d’attaque, sur ce gros morceau livré conjointement à la sensibilité et à l’intellect : sur cette planète une et indivisible (« il y a un seul monde », rappelle à bon entendeur tel philosophe contemporain) cohabitent la plus aberrante richesse thésaurisatrice* et… une quantité irreprésentable de personnes, notamment d’enfants, mal nourris ou mourant de faim.
Texte et image s’offrent ici en vis-à-vis (et comme « visage à visage », conformément à l’étymologie) dans une vingtaine de doubles-pages présentées par l’éditeur comme dédiées à un sujet « peu abordé » frontalement en littérature de jeunesse – et moins encore en poésie.

*(nous soulignons plus explicitement encore que ne le fait ce très grand album)

Tigrement chat

Tigrement chat
Zak Baldisserotto, Guiditta Gaviraghi
Passe -Partout, 2012

Un tigre de salon (suite)

Par Christine Moulin

tigrement chatLes hasards de l’édition font que paraissent en même temps deux albums sur le même thème  : un chat rêve qu’il est un tigre… Le contraste est grand. Au lieu d’admirer de remarquables et imposantes aquarelles comme Dans je suis le chat, on peut s’amuser des dessins pleins d’humour de ce petit livre (quasi) carré. Alors que l’on avait affaire à un documentaire, ici, le texte et l’histoire sont pleins de fantaisie. Alors que dans le livre de chez Gautier Languereau, le chat héros se contentait de rêver tranquillement à ses cousins félins, Moko, lui, subit une crise identitaire, à cause d’un mot malheureux de sa maîtresse (devant une émission de télévision montrant une tigresse, elle lance: « Tiens, voilà ta maman »: possible allusion aux maladresses de certains parents adoptifs?).

Impossible donc de recommander un ouvrage plutôt que l’autre sinon que Tigrement chat est peut-être un peu lourd dans la « leçon » qu’il délivre à la fin : grâce à l’amour, on sait enfin qui on est… Mais le tout est mignon, quand même…

Tico et les ailes d’or

Tico et les ailes d’or
Leo Lionni
L’école des loisirs, 2012

Par Anne-Marie Mercier

ticoIl est étrange qu’il ait fallu attendre 2012 pour que paraisse une édition française de cet album, publié en anglais en 1964. Tico et les ailes d’or est un merveilleux récit, une fable sur la différence, le handicap, l’entraide  et le besoin d’être aimé. C’est aussi un bel exemple de l’art de Leo Lionni : formes simples, décors en entrelacs et combinaison de motifs sur fonds blancs, tons de verts et de bruns sur lesquels tranche le doré des plumes de Tico; texte limpide, histoire forte, un album en or.