Le Chemin de Sarasvati

Le Chemin de Sarasvati
Claire Ubac
L’école des loisirs, 2010

Le tour de l’Inde par deux enfants

Par Anne-Marie Mercier

Le Chemin de Sarasvati.aspx.gifIl y a un peu du Slumdog millionnaire dans le roman de Claire Ubac (le livre, pas le film, qui n’avait pour lui que son rythme formidable) : dans l’Inde d’aujourd’hui, une fille et un garçon voyagent, à pied, en voiture, en train… Ils sont poursuivis, enfermés, s’évadent, se perdent, mais continuent leur quête, coûte que coûte, et s’entraident, s’aiment. A travers eux, on découvre l’Inde : villages, villes (Madurai, Bangalore, Bombay…), bidonvilles, usines, ateliers et métiers. Les bruits, les odeurs et les saveurs donnent  avec les couleurs de la précision à un tableau éclatant où dominent le jaune, l’orangé  puis le rouge. On parcourt beaucoup de temples, on assiste à beaucoup de fêtes, c’est sans doute la marque de souvenirs de voyages de l’auteure. Ce qui pourrait apparaître comme une vision un peu trop touristique de l’Inde est justifié par l’histoire : la jeune héroïne, IsaÏ, a été mise sous la protection de Sarasvati  par sa mère, elle voyage avec une statuette de cette déesse de la musique et chante pour elle. Son inspiration est portée par les temples. C’est aussi dans les temples qu’elle retrouve son ami et qu’ils se donnent rendez-vous ou se cherchent lorsqu’ils se perdent.

Ce récit de quête et d’errance est ponctué de rencontres, certaines  heureuses, la plupart terribles : les enfants sans appui et sans ressources sont montrés comme des proies idéales pour des adultes en quête de souffre-douleurs, de main d’œuvre, ou d’objets sexuels. A travers Isaï, l’auteur fait ressentir les effets de  l’humiliation et de la rage jusqu’au bord de la folie (de très belles pages sur la colère) – tout en restant dans les bornes habituelles d’un livre pour la jeunesse : rien d’explicitement scabreux. Chaque évasion est  suivie d’un nouveau piège et le suspens tient tout au long du livre, ce qui en fait un beau roman d’aventures. Mais  les aventures n’empêchent pas le  sérieux et  le roman est proche aussi du Tour de France de deux enfants (on visite, on apprend, c’est de la géographie et de l’histoire de l’Inde en marche). Il évoque aussi parfois Sans famille : on voit un beau personnage de montreur de singe, un aveugle ; l’héroïne est à la recherche de sa famille et on devine à travers quelques indices donnés en forme de miniature mogole (le rajah à la rose) un happy end possible qui viendrait adoucir le réalisme du roman et les déceptions d’IsaÏ égrenées tout au long de l’histoire.

L’engagement le plus visible de ce livre, qui en porte plusieurs, est celui qui s’intéresse à la condition des filles : Isaï, en tant que fille, n’aurait pas dû vivre : le début du roman montre la résistance de sa mère face aux incitations à l’infanticide, fréquentes dans certaines régions. La petite fille est maltraitée, contrairement à son cousin, puis employée comme servante, enfin vendue. Vivant pendant un temps sous un déguisement de garçon, elle expérimente la différence des regards, des possibilités et des sensations. Sa rencontre avec son ami  Murugan, un intouchable qui se révolte contre son sort, crée un parallèle entre préjugés de sexe et de classe – ou plutôt de caste, puisque Murugan est issu d’une famille aisée.

Mais le roman est aussi porté par la musique, ce qui lui donne un souffle particulier. Les scènes de chant dans lesquelles Isaï improvise sont magnifiques et très évocatrices du style de la musique indienne traditionnelle. Le portrait de Murugan en percussionniste est lui aussi très convaincant. Les aventures, le voyage et la quête de la famille se doublent d’une quête de l’autonomie et de la réussite qui devrait plaire – c’et un défi – aussi bien aux jeunes lecteurs qu’aux jeunes  lectrices.

 

 

Slumdog de papier

Les fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire
Vikas Swarup
Traduit de l’anglais par Roxane Azimi – 10/18

par Anne-Marie Mercier

Si vous avez vu le film, Slumdog Millionaire, avez-vous pensé à lire le livre qui est à l’origine du scénario ? Si vous avez aimé le film, faites-le, vous y retrouverez une foule de choses qui ont fait le succès du film : le cadre du jeu télévisé, la peinture d’une grande partie de l’histoire de l’Inde, beaucoup d’humour et de candeur dans un univers de brutes.
Si vous ne l’avez pas aimé, c’est encore mieux : vous comprendrez encore mieux pourquoi, et le livre vous intéressera. Si le film a eu un prix d’adaptation, c’est sans doute du fait du grand travail de simplification qui a été fait à partir du livre. Adaptation très réussie, pour l’efficacité, mais quel dommage pour la subtilité et la vérité du regard porté sur l’Inde. Vous trouverez le jeu télévisé, mais une organisation des souvenirs radicalement différente, plus éclatée, ne suivant pas l’ordre chronologique. Vous verrez que ce qui conduit le jeune homme dans ce jeu, ce n’est pas un amour fleur bleue plus bolliwood que bolliwood, mais la vengeance ; voila qui est beaucoup plus intéressant !

L’Inde décrite y est encore plus impitoyable et plus complexe. La scène scatologique ridicule et invraisemblable du début du film n’existe évidemment pas. On y voit aussi les restes de la présence anglaise, à travers la tragique histoire du brave pèreTimothy qui élève le jeune héros orphelin, et le baptise «Ram Mohamed Thomas », pour ne fâcher personne (mais en indiquant au passage que les sikhs pourraient y trouver à redire. Ainsi, ce soi-disant enfant des bidonvilles est dans la version originale un garçon élevé par des anglicans qui lui apprennent à parler dans leur langue et à chanter « Twinkle, twinkle », ce qui change bien des choses pour l’avenir d’un enfant. Mais rassurez vous, les choses se gâtent très vite et très fort, au rythme endiablé qu’a conservé le film, avec un art de la coupe et du montage parfaits et un humour décapant. Et en plus, ça finit bien, mais vraiment par hasard, et personne n’est dupe.